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Les Q'eros, derniers incas du Pérou

Les Q'eros, derniers incas du Pérou

Sur un recoin du versant amazonien des Andes péruviennes vivent les Q’eros. Ces indigènes sont souvent considérés comme les ultimes gardiens des traditions incas. Un peuple indéniablement à part dans l’univers andin.

Recouvert d’un imposant glacier, le sommet du Wamanlipa apparaît. La cime sacrée de ceux qui affirment être les descendants spirituels des Incas constitue la porte d’entrée de leur territoire. Puis c’est la dégringolade sur le versant amazonien des Andes, enveloppé comme souvent, d’un brouillard venu de la selva, la grande forêt…

Jatun Q’ero, le village des fêtes

Situé à 3400 m, Jatun Q’ero est un lieu pour le moins particulier. La cinquantaine de maisons n’est habitée qu’en période de fête ! Le reste de l’année, le village reste désert. Le Carnaval est le plus suivi de ces moments festifs. Jatun Q’ero domine une vallée perchée au-dessus de la plaine amazonienne, toute proche mais inaccessible. La plupart des portes de ces « résidences secondaires » sont encore verrouillées par un imposante « serrure » taillée dans le bois. Des plantes de la famille des broméliacées, aux longues feuilles disposées en rosettes, décorent de nombreux toits de chaume. Dans chacune des maisons, quatre ou cinq énormes jarres en terre attendent d’être remplies de chicha. Ces particularités issues des Incas furent peu à peu délaissées dans le reste de la cordillère des Andes. Jatun Q’ero, un lieu aujourd’hui unique !

Francisco et ses amis ont la charge de la « logistique » pour la Fête-Dieu, ou Corpus Christi. Toute la nuit, ils préparent la soupe en coupant en fins morceaux des lisas, un tubercule proche de la pomme de terre. « Quieres chicha ?» me demande Francisco. « Si señor » ! Ce travail nocturne est entrecoupé de fréquentes gorgées de la fameuse bière de maïs des Incas. Et aussi d’un peu trop d’alcool pur… Aujourd’hui, pour la grande réunion des cinq villages q’ero, les festivités débutent tranquillement par un moment de recueillement devant l’autel de l’église catholique. Les chamans d’ici ont l’art et la manière de mélanger les genres ! Entre croyances précolombiennes et chrétiennes, le syncrétisme religieux reste omniprésent.

Offrande à la Pachamama

Les chamans q’eros sont réputés bien au-delà des frontières de leur petit territoire. Ils apparaissent aux yeux des autres Indiens de la cordillère comme leur élite religieuse, un rôle qu'ils assument pleinement. Ils ont pris l’habitude de proposer aux rares randonneurs de passage une cérémonie d’offrande à la Mère Nature, la Pachamama. Pour eux-mêmes, les Q’eros officient seulement en août, mois où débute l’année agricole, et le 31 décembre, pour la bonne année. Toujours après le repas du soir, dans le froid intense de la nuit… Un pago peut durer 1 h, 2 h, 3 h,... N’ayant pas le courage d’assister à une offrande par une température glaciale, je demande à Modesto de me préparer une petite cérémonie en journée… Il revêt alors la tenue traditionnelle de son peuple : caleçon noir, poncho gris et bonnet. Puis il prépare ses ingrédients et accessoires avant de m’emmener loin au-dessus du village, à l’abri d’un gros rocher sacré, là où il a l’habitude d’officier. Modesto commence par disperser des feuilles de coca afin de lire la chance du participant. Il me fait mettre à genoux, prononce quelques incantations et me souffle sur le dessus de la tête. L’une des offrandes sera offerte à la Pachamama, l’autre à la montagne sacrée des Q’eros, l’apu Wamanlipa. Pour chacun d’entre eux, le prêtre andin rassemble divers objets ayant tous une symbolique : feuilles de coca groupées par deux pour la Pachamama, ou par trois pour le Wamanlipa, sucre, pétales de fleurs, poudres, riz, sucreries, perles, confettis... Emballée dans un papier, puis dans un textile, l’offrande est bénie par quelques gouttes d’alcool pur et de vin. Brulée, elle est offerte à la Terre et à la Montagne…

Trois étages écologiques

L'économie de ce peuple est basée sur l'indépendance alimentaire. Les Q’eros mènent une existence singulière : ils vivent sur trois niveaux écologiques différents. Tout au long de l'année, ils ne cessent de monter et descendre, d’un étage à l’autre...

La résidence principale des Q'eros s'établit à l’étage supérieur (4000-4600 m). C'est ici qu’ils stockent leurs productions, élèvent leurs troupeaux de lamas et d'alpagas, cultivent une pomme de terre amère résistante aux fortes gelées hivernales. Chaque famille possède 20 à 50 alpagas, qui paissent sur les tourbières des vallées glaciaires.

A l’étage intermédiaire (3200-3800 m), les Q'eros ne cultivent pas moins d'une centaine de variétés de tubercules (añu, papa, oca, lisa,…), ainsi que des fèves et du tarwi, une sorte de lupin. Le climat chaud et humide de l’étage inférieur (1400-2000 m) permet à d’autres plantes de pousser : maïs, courge, poivron, patate douce, manioc. Le maïs sert surtout à l'élaboration de la chicha, la boisson rituelle alcoolisée. Des lamas sont utilisés pour remonter les récoltes vers les villages de l’étage supérieur.

Une histoire douloureuse

Jusqu'en 1955, le pays q'ero reste pratiquement ignoré des autorités péruviennes. Alors que le travail obligatoire fut interdit par le président Simón Bolivar en 1824, l’hacienda de Jatun Q’ero tient pratiquement en esclavage les paysans q'eros... Cette terre qu'ils vénèrent ne leur appartient pas... L'expédition scientifique de 1955 met au grand jour ce qui se passe ici. Par leur travail, les Q'eros rachètent leurs terres, et, en 1963, ils sont enfin libres... Aujourd’hui, 2000 personnes appartiennent à cette communauté isolée. Seuls quelques rares Q’eros sont réellement hispanophones. La plupart ne comprennent pas vraiment la langue des colonisateurs, une chose rare dans les Andes. L’Etat péruvien dispense les hommes du service militaire, une étape qui serait forcément synonyme d’une acculturation plus rapide.

Portrait de famille

Aprés deux nuits à Jatun Q’ero, les communautés q’eros s’égrènent au fil de mes pas. Munay Tika. Qollpak’ucho. Quico Grande. Cochamarca. Dormir chez l’habitant chaque nuit me permet d’entrevoir les conditions de vie de ce coin reculé, forcément pauvre en raison de l’éloignement des marchés. Comme souvent dans les Andes, l’arrivée d’un voyageur étranger ne provoque ni hostilité ni accueil spontané. En général, un peu de bonne humeur et quelques mots suffisent pour se faire accepter.

A Cochamarca, je tombe sur Justino. La langue espagnole ne lui étant pas étrangère, l’échange se révèle évidemment plus riche. « Pas un seul étranger n’est jamais venu ici » me confie-t-il. Sa mère, Camina, 82 ans, s’inquiète de voir mes pieds blancs sous les rayons d’un soleil tropical agressif. Sa femme Benita tisse, comme le veut la tradition andine. Juan Carlos, 12 ans, l’ainé des quatre enfants, sera paysan comme son père. Le petit troupeau familial compte 12 alpagas, 20 lamas, 30 moutons et 20 vaches.

Expédition « chuño »

Justino me convie à suivre sa petite expédition destinée à monter les pommes de terre au-dessus de chez lui. « Plus haut, elles gèleront mieux » m’affirme-t-il. Lui et sa femme se mettent à charger la vingtaine de lamas de sacs tissés sur place et fermés à l’aide de cordes élaborées à partir de crin de cheval. Je tente de suivre les camélidés, tous plus ou moins réfractaires à l’idée de « travailler ». Sur l’étroite crête, face aux montagnes qui plongent vers les profondeurs de la selva, Justino me propose de l’aider à étaler les tubercules. Il m’explique que le gel les remplira d’eau et qu’ensuite il viendra lui-même les piétiner afin d’obtenir une pomme de terre « sèche ». Ainsi déshydraté, l’aliment de base des Indiens pourra se conserver pendant trois ans. Une technique millénaire appelée chuño.

Il est temps de quitter le territoire des Q’eros. Pour mieux y revenir, car la puissance de cet endroit m’attire comme un aimant !

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