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Du Qoyllur Riti aux Q’eros

Vincent vient de rentrer du Pérou après sa troisième exploration du territoire des Q’eros, des indigènes andins considérés comme les ultimes gardiens des traditions incas… Mais auparavant, lui et son groupe se sont rendus sur les lieux du pèlerinage du Qoyllur Riti…
Vincent est déjà impatient d’y retourner. Rendez-vous en 2011 !
Le pèlerinage vers le sanctuaire du Christ de Qoyllur Riti - 60 000 fidèles venus à pied – est le plus grand rassemblement indigène des Amériques ! 8 km et trois heures de marche sont nécessaires pour atteindre la chapelle, située à 4600 m. L’édifice abrite une image du Christ imprimée sur une roche noire. L'origine de ce pèlerinage remonte à 1780, année où des paysans virent une apparition miraculeuse. Une petite chapelle fut alors construite autour du bloc de pierre sacré, agrandie par la suite en fonction d’une ferveur religieuse toujours croissante. La foule s'installe sur un immense campement improvisé. Le thermomètre descend allègrement sous les -10° en cette saison. C’est bientôt l’hiver dans l’hémisphère sud. Des dizaines de gargottes proposent de quoi tenir le coup. Pour ma part, je me réchauffe avec un ponche de havas, une mixture à base de fèves.
La montée aux glaciers
La fête dure quatre jours et quatre nuits, mais ce matin, c’est le grand moment. Le « jour principal », comme on dit ici, tombe toujours 58 jours aprés le dimanche de Pâques. C’est celui de la montée aux glaciers du Sinak’ara, à 5000 m d’altitude. A 2 h du matin, les quelques 700 ukukus se mettent en marche vers l'un des quatre glaciers du Sinak’ara. La légende raconte qu'ils sont issus d'un ours et d'une princesse indienne. Vêtus de capes à franges et de cagoules, ces initiés ressemblent aux plantigrades et parlent d’une voix aigüe, un peu comme les ours… Les ukukus incarnent les gardiens de la tradition. Armés de sifflets, ils sont chargés de faire respecter l'ordre dans la procession. Elus dans chaque communauté villageoise par une assemblée de sages, ces personnages tiennent le rôle d’intermédiaire entre les dieux de la nature et les hommes. Selon qu'ils appartiennent aux provinces d'Urcos, Paucartambo ou Acomayo, ils se dirigent vers leur glacier attitré. Les Q'eros forment le quatrième groupe.
Les communautés forment des comparsas, des confréries mi-religieuses, mi-folkloriques, composées d’ukukus, de danseurs masqués et de musiciens. Un porteur de bannière, élu pour trois ans, montre le chemin à sa troupe. Les comparsas appelées Qapac Chunchu portent de spectaculaires plumes d'aras sur la tête. Leur danse guerrière d'origine inca symbolise l’affrontement des indigènes de la sierra face aux peuples amazoniens. Ils incarnent la fidélité au culte des ancêtres et le respect de la forêt. Les Qapac Qolla s’identifient comme des éleveurs de l'Altiplano. Les figurants de ce groupe portent une cagoule de laine d’alpaga sur le visage pour symboliser la peau de l’animal. L’accoutrement comprend aussi un jeune camélidé accroché dans le dos.
Seuls les ukukus ont le droit de grimper sur le glacier pour participer aux cérémonies. Un fort syncrétisme religieux andin s’exprime alors. Croix catholiques dressées, cierges, messes en quechua et offrandes rituelles à la Pachamama (la « Terre-Mère ») se déroulent à même la glace vive, à peine au-dessus de crevasses béantes. Pour résister au froid et à l'altitude, ils mâchent des feuilles de coca. Tous ont le privilège de boire l'eau miraculeuse surgie des glaces. Dans l’espoir de bonnes récoltes, des blocs sont minutieusement taillés pour ensuite « fertiliser » les champs.
Une descente à grand spectacle !
Tout au long de la matinée, la descente s’effectue sous la forme d'interminables chenilles humaines. Un tableau démesuré, étourdissant ! Chaque comparsa est animée par trois musiciens. Au son d’une flûte et de tambours, voire d’un cuivre et d’un accordéon sur les orchestres modernisés. Le yawar mayo (« la rivière de sang ») ne manque pas d’impressionner le touriste novice. Il s’agit à la fois de combats symboliques disputés pour renforcer les liens entre les membres de la confrérie, et de châtiments administrés à tour de rôle pour se faire pardonner des fautes de l’année. A cette occasion, de violents coups de fouet claquent sur les postérieurs…
Puis vient la dernière étape de ce grand défouloir : le « théâtre de l’illusion », un délire consumériste. A proximité de la chapelle du Qoyllur Riti s’activent les marchands de rêves d’un jour. L’espoir d’une vie meilleure motive les nombreux acquéreurs. Commencez par garnir votre portefeuille de liasses de faux dollars, achetés sur place quelques soles. Poursuivez par l’acquisition du diplôme tant espéré, de la maquette d’un camion, voire d’une villa. Et repartez avec diplômes, factures et actes notariés bidons, mais remplis et tamponnés avec le plus grand sérieux !

En route vers le territoire des Q’eros…
A mi-journée, les pèlerins prennent le chemin du retour vers Mahuayani. Les Q’eros rentrent eux aussi à la maison. Ils vivent sur un recoin du versant amazonien de la cordillère des Andes. Comme nous allons le découvrir, il s’agit d’un peuple indéniablement à part dans l’univers andin. Pour les gardiens des rites incas, les festivités vont durer deux jours supplémentaires. Au sein de leur petite « capitale », Jatun Q’ero. A deux jours de marche du sanctuaire, via deux hauts cols. Nous cheminons avec eux pendant un après-midi absolument magique. Commence alors l’ascension du col Acoipiña (4900 m). A cet endroit, les Q’eros se recueillent face aux glaciers de la cordillère Vilcanota, dominée par l’Ausangate (6372 m). C’est elle, la montagne tutélaire, vénérée de tous. Puis ils entament la descente. Sous une belle lumière tardive, placé dans cette file « indienne », nous contemplons le spectacle de la poussière soulevée par l’équipée, hommes et chevaux compris. Le lendemain et quelques heures de marche plus loin, le Wamanlipa (5248 m), recouvert d’un imposant glacier, apparaît. La cime sacrée de ceux qui affirment être les descendants sprituels des Incas constitue la porte d’entrée de leur territoire.
Trois étages écologiques
L'économie de ce peuple est basée sur l'indépendance alimentaire. Les Q’eros mènent une existence singulière : il vivent sur trois niveaux écologiques différents. Tout au long de l'année, ils ne cessent de monter et descendre, d’un étage à l’autre...
La résidence principale des Q'eros s'établit à l’étage supérieur (4000-4500 m). C'est ici qu’ils stockent leurs productions, élèvent leurs troupeaux de lamas et d'alpagas, cultivent une pomme de terre amère résistante aux fortes gelées hivernales. Chaque famille possède 20 à 50 alpagas, qui paissent sur les tourbières des vallées glaciaires.
A l’étage intermédiaire (3200-3800 m), les Q'eros ne cultivent pas moins d'une centaine de variétés de tubercules (añu, papa, oca, lisa,…), ainsi que des fèves et du tarwi, une sorte de lupin proche du haricot.
Le climat chaud et humide de l’étage inférieur (1800 m) permet au maïs de pousser. Un maïs qui sert surtout à l'élaboration de la chicha, la boisson rituelle alcoolisée. Des lamas sont utilisées pour remonter les récoltes vers les villages de l’étage supérieur.
Jatun Q’ero, le village des fêtes
Nous dégringolons la longue vallée de Chalma Chimpana puis entrons dans Jatun Q’ero (3400 m), un lieu pour le moins particulier. La cinquantaine de maisons n’est habitée qu’en période de fête. Soit pendant le Carnaval, à Pâques et au moment du Qoyllur Riti. Il y a 5 ans, pour ma première visite sur cette terre, j’avais trouvé l’endroit désert. Ce village domine une vallée perchée au-dessus de la plaine amazonienne, toute proche mais inaccessible. La plupart des portes de ces « résidences secondaires » sont encore verrouillées par un imposante « serrure » taillée dans le bois.Des plantes de la famille des broméliacées, aux longues feuilles disposées en rosettes, décorent de nombreux toits de chaume. Dans chacune des maisons, quatre ou cinq énormes jarres en terre attendent d’être remplies de chicha. Ces particularités issues des Incas furent peu à peu délaissées dans le reste de la cordillère des Andes. Toute la journée, nous profitons de ce lieu aujourd’hui unique ! Aujourd’hui, les festivités débutent tranquillement par un moment de recueillement devant l’autel de l’église catholique. Les chamans d’ici ont l’art et la manière de mélanger les genres ! Entre croyances précolombiennes et chrétiennes, le syncrétisme religieux reste omniprésent. Devant l’église, têtes emplumées des Chunchus et bonnets blancs des Collas composent un Qoyllur Riti en petit comité. Les chamans q’eros sont réputés bien au-delà des frontières de leur petit territoire. Ils apparaissent aux yeux des autres indigènes de la cordillère comme leur élite religieuse, un rôle qu'ils assument pleinement.
Il est temps maintenant de laisser derrière nous Jatun Q’ero… Je n’ai qu’une envie : revenir ici l’an prochain !